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Chimistes pour l'environnement

Compte-rendu de la conférence de Louis Fortier : « réchauffement arctique et planétaire : la mission de l’Amundsen »

23 Novembre 2009 , Rédigé par Thierry Publié dans #Activité CPE

Le 20 novembre dernier, les Chimistes pour l’Environnement ont organisé au pavillon Alexandre-Vachon une conférence donnée par le professeur Louis Fortier, professeur au département de biologie de l’Université Laval, responsable scientifique du brise-glace de recherche Amundsen et directeur scientifique du Réseau de centres d’excellence ArcticNet voué à l’étude de l’Arctique canadien côtier.

Il s’agissait de la conférence inaugurale de notre série de présentations sur les grands enjeux environnementaux.

Conférence de Louis Fortier sur l'arctique - Bâteau AdmunsenAvec une salle bondée (autour de 200 personnes), on peut dire que M. Fortier a attiré du monde, et les personnes présentes n’ont pas été déçues. M. Fortier nous a en effet donné une conférence éblouissante au cours de laquelle il a montré des données, certes inquiétantes, mais intéressantes, sur le réchauffement rapide de l’Arctique. Il a ensuite décrit le travail qui se fait à bord de l’Amundsen, et il a terminé en présentant des prédictions logiques et vraisemblables des conséquences du réchauffement climatique sur la planète et sur l’humanité. On savait déjà que M. Fortier était un scientifique de haut niveau, mais on a pu voir qu’il avait aussi un don évident pour communiquer ses recherches et pour la rendre accessible au plus grand nombre. M. Fortier a présenté de petits films de ses expéditions, avec des images époustouflantes de l’Arctique et du Grand Nord.

Ce qui suit est une tentative pour résumer aussi bien que possible cette conférence. Mais évidemment, il valait mieux être présent cette journée là ! (Toutes les images de cet article ont été prises sur le site de ArcticNet).


La fonte des glaces en Arctique

M. Fortier a commencé d’emblée sa conférence en mentionnant que le réchauffement en Arctique est plus rapide que les prévisions des modèles les plus pessimistes.

M. Fortier a rappelé non sans humour, devant un auditoire composée en bonne partie de chimistes, que c’est le chimiste suédois Svante August Arrhénius qui le premier a proposé en 1895 que la concentration en CO2 (dioxyde de carbone ou gaz carbonique) de l’atmosphère pouvait avoir une incidence sur la température de la Terre, par effet de serre. Le savant a suggéré qu’une augmentation de 2,5 à 3 fois la teneur en CO2 induirait un accroissement de la température moyenne à la surface de la Terre de 8 à 9°C.

Selon les modèles récents rapportés dans le Modeling and Scenarios Workshop (lire le document) du Arctic Climate Impact Assessment (http://www.acia.uaf.edu/), le doublement de la concentration en CO2 aura lieu en 2070. Le réchauffement terrestre qui résulte de la concentration actuelle se fait particulièrement ressentir en Arctique. La surface du couvert glacé suit avec les années la tendance décrite dans la figure ci-dessous qui est similaire à celle que nous a montré M. Fortier : 

 Conférence de Louis Fortier Surface du couvert glacé arctique en septembre en fonction de l'année 

Surface du couvert glacé arctique en septembre (étendue minimale) en fonction de l'année
Source : National Oceanic and Atmospheric Administration
(http://www.arctic.noaa.gov/detect/ice-seaice.shtml)

 

On peut voir sur cette figure que la glace fond progressivement avec le temps. L’année 2007 a totalement pris les scientifiques par surprise avec une diminution très marquée de la surface glacée : de un million de km2 ! La faible augmentation observée en 2008 et en 2009 ne change rien à la tendance générale : le couvert glacé des 3 dernières années est le plus bas jamais atteint et la diminution moyenne est plus rapide que celle des scénarios les plus pessimistes.

Cette réduction de la surface glacée a des conséquences sur le rayonnement solaire absorbé par la Terre et sur la température terrestre. En effet, la glace a un albédo élevé alors que l’eau a un albédo faible. L’albédo est un indice qui représente le rapport entre l’intensité solaire réfléchie par une surface et l’intensité solaire incidente. Cet indice caractérise l’efficacité qu’a un type de surface à réfléchir (ou, réciproquement, à absorber) le rayonnement solaire. Si l’indice est élevé, la réflexion des rayons solaires est élevée. Si l’indice est faible, la réflexion est faible, donc l’absorption est forte, ce qui réchauffe la surface. Donc, moins il y a de glace (plus il y a d’eau), plus l’absorption du rayonnement solaire est élevée et donc aussi le réchauffement de la surface. On appelle ce phénomène la rétroaction de l’albédo. Cet effet est important, car il joue un rôle significatif sur le bilan radiatif de la planète et sur le réchauffement planétaire.

Une autre source d’inquiétude concerne la diminution de l’épaisseur de la glace pluriannuelle (le couvert de glace permanent de l’Arctique). Cette perte indique que nous sommes en train de dépenser très rapidement notre « capital de glace », comme l’appelle M. Fortier. Les scientifiques appréhendent le moment où cette glace pluriannuelle disparaîtra complètement notamment à cause de l’effet de l’albédo qui va s’ajouter à l’effet de serre induits par les gaz anthropiques émis dans l’atmosphère. Au vu de la tendance actuelle, le couvert de glace disparaîtra, non pas en 2050 comme le prévoyaient certains modèles, mais autour de 2015, ainsi que le prévoyait de modèle le plus pessimiste publié en 2005 par Maslovski et coll.

Conférence de Louis Fortier - Village du grand nord et la fonte du pergélisolLouis Fortier rappelle que la fonte de la glace n’est qu’un des aspects de l’élévation de la température arctique. On observe également une régression des plateaux de glace côtiers et des glaciers. Ces phénomènes ont un impact direct sur les communautés inuites, impacts qui ont déjà commencé. À titre d’exemple, on a été obligé de construire des digues pour empêcher des villages inuits de tomber dans la mer ! En plus de l’érosion côtière, les Inuits subissent la fonte du pergélisol, un accès à l’eau potable restreint et une dépendance accrue aux aliments industriels, lesquels provoquent des problèmes de santé tels que diabète, maladies cardio-vasculaires et cancers.

Le réchauffement de l’Arctique représente également une menace sévère pour les animaux qui y vivent, car se sont des animaux hyperspécialisés dont la survie dépend énormément de la présence de la glace, et qui le plus souvent ne pourront s’adapter à sa disparition. Ces espèces s’ajouteront alors à la liste de celles qui ont déjà disparu, réduisant ainsi encore un peu plus la biodiversité de la planète.

 

La recherche et la vie sur l’Amundsen

M. Fortier est aussi intarissable sur la vie et la recherche se déroulant sur l’Amundsen que sur le climat arctique. L’Amundsen est un brise-glace construit en 1979 pour la garde-côtière canadienne et a été rénové en 2002 sous l’impulsion de M. Fortier à des fins scientifiques pour la recherche en Arctique.

Conférence de Louis Fortier - Inuit dans le grand nordNon seulement l’Amundsen est un outil de recherche scientifique, mais il se transforme parfois en clinique médicale flottante. Il a ainsi permis de réaliser des bilans de santé dans les populations du Nunavik, permettant par exemple aux personnes de passer des mammographies ou de recevoir des soins dentaires. Ces opérations ont rencontré un vif succès auprès des populations du Grand Nord.

M. Fortier nous décrit la mission de 2009 de l’Amundsen. Celle s’est divisée en différentes sections financées par divers organismes ou entreprises. Une partie a ainsi été financée par l’industie du gaz et pétrole, une autre était une collaboration France-Canada-USA, les reste étant les projets du réseau ArcticNet.

 Conférence de Louis Fortier - Copépode (imgae Arctinet)
Un copépode
(http://www.arcticnet.ulaval.ca/index-fr.php?fa=ArcticNet.showArcticNet.fr)


La mission 2009 a visé l’étude des population de plancton (l’étude du plancton est la spécialité de Louis Fortier), les poissons, étoiles de mer, ophiures, mammifères et oiseaux. Une autre étude concernait la géologie du fond marin, notamment sa topographie. M. Fortier nous a montré des images d’un type de relief insolite du fond marin, les volcans de boue.

L’Amundsen est à quai à Québec depuis jeudi. Il jouera dans les semaines qui suivent le rôle de brise-glace sur le Saint-Laurent pour l’hiver.


Les prévisions et les conséquences du réchauffement climatique

M. Fortier rappelle qu’il est trop tard pour éviter un réchauffement substanciel du climat. La question n’est donc plus si le climat se réchauffe. Elle devient : jusqu’à quel point la Terre va se réchauffer ?

Face à ce réchauffement de la planète, M. Fortier répertorie trois types de personne :

- Les nouveaux sceptiques, qui réfutent, non plus que le réchauffement existe, mais qu’il soit dangereux pour l’humanité, la faune et la flore

- Les inquiets, qui regroupent notamment la majorité des spécialistes

- Les eschatologues, qui prédisent les pires scénarios catastrophes

 

Ces derniers suggèrent parfois la possibilité de la « vénusification » de la Terre. Ce terme fait référence à l’intense effet de serre qui existe sur la planète Vénus et de la température infernale (485°C) qui en résulte. Ces conditions sont le résultat d’une pression (92 atm) et d’une concentration en CO2 particuièrement élevées. En comparaison, notre autre planète voisine, Mars, possède une forte concentration en CO2 mais son atmosphère est si ténue (0,01 atm) que l’effet de serre y est faible, de sorte que la température à la surface est froide (-63°C). La Terre apparaît ainsi comme un « juste milieu » avec sa pression plutôt moyenne et sa faible teneur en CO2, résultant en 2009 à une température moyenne de 15,7°C.

M. Fortier a replacé le réchauffement planétaire dans le contexte de l’accroissement démographique mondial. Les prévisions estimant la population en 2100 conduisent à trois types de scénarios :  une augmentation régulière jusqu’à 14 milliards de personnes en 2100, une stagnation, et une diminution. Il est clair que les gaz à effet de serre vont suivre l’évolution de la population totale de la Terre.

En prenant en compte les scénarios les plus plausibles, et considérant que les réserves accessibles en carburant fossiles sont loin d’être épuisée (elles représentent 5000 Gt de CO2, la charge actuelle étant de 720 Gt), M. Fortier rappelle qu’au rythme actuel de croissance des émissions, on pourrait avoir un quadruplement de la quantité de CO2 dans l’atmosphère, ce qui conduirait à une élévation de la température moyenne de 15,7°C à 22°C. Les conséquences probables du réchauffement concernent notamment la sécurité internationale : accès à l’eau et réfugiés climatiques (avec des problèmes interculturels en sus !). Concernant les problèmes reliés aux nouvelles ressources qui vont devenir accessibles en Arctique suite à la fonte du couvert glacé, M. Fortier relativise certaines déclarations entendues dans les médias et précise que les légitimités des pays limitrophes ne sont pas contestées dans leurs zones territoriales respectives. M. Fortier mentionne également les problèmes de sécurité alimentaire associés au réchauffement climatique. Il insiste sur le fait que l’on a commencé à entendre abondamment parler de ce problème, et qu’on allait en entendre parler de plus en plus.




À noter qu’il existe actuellement une exposition très intéressante intitulée « Arctique. Défis scientifiques au sommet du monde », dans la salle Alcan de la bibliothèque scientifique du pavillon Vachon, et qui est dédiée aux recherches conduites dans le cadre d’ArcticNet. (Voir la description de l'exposition sur le site de l'Université Laval). On peut y voir des images à couper le souffle !


Rappelons qu’AcrticNet est un réseau de centres d'excellence du Canada qui est voué à la recherche sur les impacts des changements climatiques dans l'Arctique canadien côtier. Voir le site d’ArcticNet.

 

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