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Chimistes pour l'environnement

Conférence de Jérôme Dupras : l’engagement des Cowboys Fringants

16 Avril 2010 , Rédigé par Thierry Publié dans #Activité CPE

 

Conférence de Jérôme Dupras (Cowboys Fringants) 9 avril 2010 organisée par les chimistes pour l'environnementL’engagement social et environnemental des Cowboys Fringants est notoire, mais entendre comment cela se traduit concrètement de la bouche même de Jérôme Dupras, bassiste du groupe, voilà qui valait le détour en ce 9 avril 2010 !

Riche idée que d’inviter ce membre d’un des groupes les plus populaires du moment, et étudiant au doctorat au département de géographie de l’Université de Montréal. Ceux qui étaient présents n’ont pas eu à le regretter. Nous avons pu mieux comprendre le cheminement du groupe, des débuts plutôt insouciants vers la création de cette fondation, un exemple qui, espérons-le, va devenir un modèle répandu chez les artistes. La démarche des Cowboys est d’autant plus remarquable qu’elle se fait sans publicité : le groupe ne cherche pas à profiter de la vague « écolo ». Ils agissent, tout simplement.

 

Les Cowboys Fringants et l’environnement

Les Cowboys Fringants ont visiblement été depuis longtemps interpelés par les problèmes environnementaux, mais c’est lorsque les choses sont devenues plus sérieuses professionnellement, alors qu’ils ont commencé à sentir qu’ils pourraient vivre de la musique, que s’est fait sentir le besoin de s’engager dans les textes de leurs chansons.

Mais si l’engagement d’un artiste est louable, les Cowboys Fringants ont aussi vu les limites de l’engagement artistique. C’est pourquoi ils ont décidé d’accompagner leur discours d’actions plus concrètes. Les actions du début sur la scène locale et provinciale étaient sincères et sympathiques, mais de l’aveu même de Jérôme Dupras, elles manquaient un peu de professionnalisme. L’étape suivante a donc consisté à participer au financement d’organismes environnementaux grâce à des levées de fonds. Mais le groupe voulait avoir une démarche réellement tournée vers le développement durable. C’est donc tout naturellement que les Cowboys Fringants ont eu la volonté de créer leur propre fondation, la Fondation Cowboys Fringants, un instrument totalement dédié à la protection de l’environnement.

 

Motivations, objectifs et financement de la fondation

Pour le groupe, il y a trois enjeux environnementaux principaux : la disparition des milieux naturels, la perte de biodiversité et les changements climatiques. Pour contrer ces problèmes, la Fondation a pour objectif de :

  • Réduire l’empreinte environnementale du groupe
  • Concrétiser leur conscience environnementale
  • Impliquer le public

  Jérôme Dupras aime à comparer les Cowboys Fringants à une PME qui réinvestit en environnement. En fait, la fondation est indépendante du groupe, même si ce dernier finance la première. À l’instar du Cirque du Soleil qui  réinvestit 1% de leur chiffre d’affaire dans la fondation One Drop. Un tel financement suit parfaitement les recommandations du rapport Stern (2006) qui préconise aux états d’investir 1% de leur PIB dans l’économie verte, en commençant par investir 0,03% immédiatement. On sait qu’un tel investissement est inéluctable pour tous les pays et le rapport montre que plus les états tardent à investir en environnement, plus le coût sera élevé.

D’un point de vue pratique, pour financer la Fondation, le groupe redirige un ou deux dollars sur chaque billet vendu ou 0,25 à 1 $ par disque vendu. Le reste du financement vient des dons et des adhésions. Au total, c’est 3 à 5% du chiffre d’affaire qui est réinvesti par les Cowboys. Les cibles environnementales choisies sont :

  • La protection de territoires à haute valeur écologique
  • La minimisation des impacts
  • La recherche scientifique

Cette démarche s’inscrit dans le contexte des 3 grands problèmes environnementaux actuels. Dans ce contexte, Jérôme Dupras rappelle qu’au Québec, 18 espèces animales et 59 espèces végétales sont menacées ou vulnérables. Il mentionne par exemple les cas du carcajou, du faucon pèlerin, du béluga, de l’ail des bois et de la pyrargue à tête blanche. Une particularité du Québec est que 80% de la biodiversité se retrouve dans la vallée du Saint-Laurent mais que moins de 1% de cette zone est protégée.

 

Actions entreprises

Concernant la protection de territoires, la fondation travaille en collaboration avec à la division québécoise de Conservation de la nature, un organisme indépendant, actif depuis 1962, et qui à ce jour a contribué à préserver plus de 1,9 millions d'acres de territoire d'une importance capitale pour la survie de nombreuses espèces. Les territoires qui ont été visés sont :

  • La tourbière du lac à la tortue (la plus grande tourbière de la vallée du Saint-Laurent) où vivent 3 espèces potentiellement menacées
  • Le corridor appalachien qui contient un des rares noyaux forestiers de 10 000 hectares peu ou pas fragmenté et qui représente un pont « vert » entre les aires québécoise et américaine, ce qui est propice à un brassage génétique
  • L’Île Kettle sur la rivière Outaouais.
  • L’Île aux vaches sur le Richelieu

Concernant la minimisation des impacts, le conférencier s’est attaché à décrire la partie québécoise. La compensation des émissions de CO2 se concentre sur la plantation d’arbre à l’aide de deux programmes :

  • Roulez au neutre : achat de bon de 10$ permettant de roulez avec son auto pendant 3 mois tout en compensant ses émissions
  • La tournée verte (2008-2011) :

Cette tournée représente 175 concerts et l’ensemble est certifié carbo-neutre grâce à la collaboration de la chaire en éco-conseil de l‘Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Il est à noter que les compensations concernent le CO2 émis aussi bien par le groupe que par les spectateurs ! Cette opération a permis de développer un calculateur qui pourrait servir à d’autres artistes québécois, de réduire les émissions avant de les compenser, et d’informer et sensibiliser le public. Ainsi, il a été déterminé qu’en moyenne, les spectateurs parcouraient 15,8 km pour se rendre dans les salles de spectacles des Cowboys Fringants. Autre exemple, sur la totalité de la tournée « la Grand’messe » (2004-2007), il a été établit que le groupe avait parcouru 144 000 km et les spectateurs 27 332 000 km, soit un total de 27 477 000 km. Cela représente 7 556 tonnes de CO2 émis et exige la plantation de 33 584 arbres.

 

Concernant la recherche scientifique, une bourse de 3000 $ pour un étudiant au cycle supérieur de l’UQAC a été créée. Ensuite, Jérôme Dupras a discuté de l’importance de donner une valeur économique à la nature, un sujet qui est lié à ses études de doctorat. Il faut en effet réaliser que la nature, notamment grâce à la biodiversité, nous fournit d’innombrables services éco-systémiques (voir le B-A-BA de la biodiversité). Donner une valeur monétaire à ces services ou aux dommages faits à la nature est peut-être un des premiers pas pour convaincre les dirigeants, les industriels et la population en général à l’importance de protéger la nature et peut devenir un moteur pour la protection de l’environnement. Par exemple, on peut convaincre les autorités de ne pas détuire une aire à valeur écologique si la construction  d'une usine d'épuration, nécessaire pour remplacer le marais filtrant qui se trouve sur place, engendre des coûts importants. Selon l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire, 60% des services rendus par la biodiversité sont menacés. Par ailleurs, selon Costanza et coll. (Nature 387 (1997) 253), les services rendus à l’ensemble des humains par les écosystèmes de la planète sont évalués à environ 33 billions $US (33.1012 $US), en comparaison au Produit National Brut (PNB)  mondial qui n’est que de 18 billions $US.

 

Les limites des actions citoyennes

Jérôme Dupras a ensuite touché à un aspect intéressant de leurs actions et qui concerne l’efficacité de leur démarche.  Avec deux exemples, il nous a montré que le public n’est pas toujours prêts à réellement s’engager dans la voie de la protection de l’environnement et que ce n’est pas une priorité pour eux.

  • Le premier exemple concerne un concert bénéfice donné en 2008. D’habitude, un concert coûte 17$ + taxes. Pour ce concert-bénéfice, les spectateurs étaient invités à donner ce qu’il voulait (le prix recommandé était de 5$), et tout l’argent étaient remis à la Fondation. Au final, le montant moyen donné par les spectateurs a été de 8,50$, 80% d’entre eux ayant donné seulement le minimum de 5$.
  • Le second exemple concerne le téléchargement d’un album de chansons inédites uniquement disponibles sur le site internet du groupe. Le coût habituel est de 1$ par titre. Pour cet album, le téléchargement était gratuit mais les internautes étaient invités à donner ce qu’il voulait pour la Fondation. Le résultat ? Il y a eu 10 000 téléchargements en tout et la Fondation a recueilli… 23$ !!

Ces deux exemples montrent que les actions prisent par des citoyens ont des limites et qu’elles doivent absolument être complétées par des mesures qui viennent des gouvernements pour obtenir la participation de tous et toutes.

 

Les Cowboys Fringants ont également des projets à venir. Ils s’intéressent maintenant à la valeur économique de la ceinture verte de Montréal, notamment le coût liés à un étalement urbain non-intégrateur d’espaces verts et agricoles, et à la valeur des améliorations environnementales en milieu agricole.

 

Merci encore à Jérôme Dupras pour cette intéressante et lumineuse conférence ainsi que pour sa disponibilité !

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